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Pour que le pentathlon redevienne moderne

3 weeks ago 13

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Sur la piste d’athlétisme du parc Étienne-Desmarteau, à Montréal, deux coureurs sortent du lot. À chaque tour, qu’ils effectuent à bon rythme d’ailleurs, ils s’arrêtent, prennent en main leur pistolet laser et pointent leurs cibles. Lorsqu’ils réussissent cinq bons tirs, ils repartent à la course et refont le même manège une partie de l’avant-midi.

Deux coureurs sur une piste d'athlétisme.

Béatrice Moyen-Sylvestre et Nicolas Bolouri lors d'un entraînement au parc Étienne-Desmarteau

Photo : Radio-Canada / Josie-Anne Taillon

Il s’agit de Béatrice Moyen-Sylvestre, une athlète de 32 ans qui s’est spécialisée au cours des dernières années en course à obstacles, et Nicolas Bolouri, un ex-triathlète compétitif et étudiant de 23 ans. Ils ont tous les deux décidé de faire le saut en pentathlon moderne lorsque la Fédération internationale a retiré le sport équestre des disciplines obligatoires pour le remplacer par une course à obstacles de style Ninja Warrior.

J'ai fait du triathlon toute ma vie, dès l'âge de 8 ans en fait. En 2022, j'étais en compétition en Europe et la massothérapeute qui voyageait avec nous, c'était aussi la massothérapeute de l'équipe nationale hongroise de pentathlon. Elle m'en a parlé et j'ai trouvé le sport fascinant. En Hongrie, le pentathlon moderne, c'est une grosse affaire, donc il y a beaucoup de soutien, raconte-t-il.

J’ai toujours trouvé ça vraiment intéressant, sauf qu'apprendre l'équitation, ça ne m'a jamais vraiment intéressé, surtout pour la logistique. Quand j'ai su qu'ils ont fait le changement de l’équitation à l'obstacle, je me suis dit : "OK, on essaye ça."

Un jeune homme vise une cible avec un pistolet au laser.

Nicolas Bolouri à l'entraînement

Photo : Radio-Canada

Quant à Béatrice Moyen-Sylvestre, elle a plutôt fait le chemin inverse. Elle a été un certain temps la seule Québécoise à compétitionner chez les professionnelles en Ninja Warrior, en plus de participer et de remporter plusieurs courses à obstacles, de type OCR (pour Obstacle Course Racing) ou Spartan.

Une femme court sur une piste d'athlétisme.

Béatrice Moyen-Sylvestre à l'entraînement lors des Championnats du monde d'obstacles OCR 2025 de l'UIPM

Photo : UIPM World Pentathlon / Theo_KINE

Elle a d’ailleurs été vice-championne du monde aux 3 et 15 km en OCR lors des mondiaux de 2024.

J'ai découvert que le Ninja Warrior allait aux Olympiques à travers le pentathlon moderne, qui inclut aussi la course, la natation, l'escrime et le tir au pistolet. Donc, ça a éveillé beaucoup ma curiosité, à savoir : "Qu'est-ce qui pourrait se passer si j'apprenais à faire de l'escrime et du tir?" J'avais aussi fait de la compétition de natation étant plus jeune, donc je me suis lancée dans cette aventure pour voir ce que j'étais capable d’apprendre, dit la pentathlète.

À leur entourage, ils ont dû expliquer ce qu’était le pentathlon moderne.

C'est un sport qui n’est pas nécessairement très connu. Quand on dit pentathlon, les gens nous répondent : "triathlon?", souligne-t-elle.

Comme les gens savaient que je faisais du triathlon, on me demande souvent quels sont les deux nouveaux sports que je pratique, ajoute Bolouri.

Le sport est tellement méconnu en Amérique que Béatrice s’est déjà fait entourer par cinq policiers de la Ville de Montréal lorsqu’elle s’entraînait avec son pistolet au laser. Un quidam croyait qu’elle possédait une vraie arme à feu. L’anecdote s’est terminée en rigolade, mais elle a eu une bonne frousse.

Photo en noir et blanc de l'inventeur des Jeux olympiques modernes.

Pierre de Coubertin

Photo : Getty Images / Universal History Archive

Présenté pour la première fois aux Jeux de Stockholm, en 1912, le pentathlon moderne est une invention de Pierre de Coubertin. C’est probablement ce qui lui a permis de rester aussi longtemps dans la grande famille olympique.

Le baron, qui est aussi l’inventeur des Jeux olympiques modernes, voulait créer une compétition qui permettrait de désigner l’athlète le plus complet. Il s’est inspiré des habiletés qui faisaient un bon soldat pour choisir les disciplines du pentathlon moderne, soit la course à pied, la natation, l’escrime, le sport équestre et le tir.

Elles tentent des attaques.

Deux escrimeuses s'affrontent lors des Championnats du monde de pentathlon en 2025

Photo : UIPM World Pentathlon / The Baron Von Monta

Au cours des 30 dernières années, des ajustements ont été apportés pour rendre le spectacle plus attrayant, avec plus ou moins de succès, mais rien n’équivaut au coup de barre donné après les Jeux de Tokyo.

Le sport équestre s’est fait montrer la sortie. La raison : une athlète allemande et son entraîneuse ont été vues en train de frapper un cheval qui refusait de sauter des obstacles. La controverse qui a suivi a forcé la fédération à se réinventer.

Dans un stade, un cheval refuse de sauter l'obstacle et fait tomber les barres.

Annika Schleu pendant l'épreuve de pentathlon moderne, à Tokyo

Photo : Getty Images / Dan Mullan

Plusieurs sports ont été proposés pour remplacer l’épreuve hippique, dont le cyclisme, mais c’est finalement la course à obstacles qui a été choisie.

Oui, la course à obstacles.

Le sport gagne en popularité depuis quelques années sous plusieurs formes. Spartan Race, Viking, OCR ou Ninja Warrior ne sont que quelques-uns des types de courses. Certaines se concentrent sur la vitesse, d’autres sur l’endurance, d’autres sont en format hybride. Un joyeux fouillis pour les non-initiés.

Elles se balancent sur une structure dans les airs.

Deux pentathlètes effectuent la course à obstacles lors des Championnats du monde.

Photo : UIPM World Pentathlon / The Baron Von Monta

Le pentathlon moderne a retenu une course sprint de style Ninja, où deux athlètes font le parcours de 70 mètres côte à côte. Ils doivent réussir les huit obstacles le plus rapidement possible.

L’introduction de la course à obstacles au pentathlon s’est faite de façon progressive, soit dès 2023 chez les plus jeunes, et en 2025 chez les séniors. La discipline sera présentée dans le cadre du pentathlon moderne pour la première fois aux Jeux de Los Angeles, en 2028.

L’Union internationale de pentathlon moderne (UIPM) ne s’en cache pas : avec les courses à obstacles, la fédération veut rajeunir son image et son auditoire, mais surtout, assurer sa survie.

Dépoussiérer le pentathlon moderne

Ils ont besoin de nous pour survivre et nous avons besoin d’eux pour grandir, explique Pascal Déry, de la Fédération canadienne des sports d’obstacles.

Il travaille aussi avec Pentathlon Canada pour que la transition vers les sports d’obstacles se fasse en douceur.

Il sourit à la caméra.

Pascal Déry est responsable des initiatives en éducation et marketing à la Fédération canadienne des sports d'obstacles.

Photo : Gracieuseté : Pascal Déry

Il est bien sûr très enthousiaste de l’ajout des courses d'obstacles au pentathlon moderne.

Le pentathlon moderne devient quasiment postmoderne avec l'ajout des obstacles parce qu'ils vont gagner une discipline qui est très télévisuelle. Et je pense que ça, c'est un gros point important pour la croissance des disciplines olympiques. La présentation télévisuelle est reliée directement à la promotion de ton sport.

L’UIPM a d’ailleurs ramené la compétition à un format de 90 minutes pour séduire les télédiffuseurs.

À quelques kilomètres du site des Jeux olympiques de Los Angeles, il y a le site de production de l'émission Ninja Warrior, qui est au studio Universal, à Hollywood, remarque Pascal Déry. C’est un mariage qui est quasiment parfait, et je pense que les gens vont être excités de pouvoir regarder cette discipline-là en direct. Et les athlètes, ça leur donne une tribune qu’ils n'avaient pas avant.

Deux athlètes courent sur des obstacles.

Deux pentathlètes lors de la course à obstacles de la Coupe du monde de 2026, au Caire, en Égypte.

Photo : UIPM World Pentathlon / Theo_KINE

L’UIPM ne compte pas seulement devenir la porte d’entrée du sport d’obstacles aux Jeux olympiques, mais aussi devenir la sommité en la matière. La Fédération internationale de sports d’obstacles a accepté de se dissoudre pour être avalée par l’UIPM. En octobre dernier, la Fédération de pentathlon moderne a organisé des Championnats du monde de sports d’obstacles à Pékin, en Chine, auxquels a participé Béatrice Moyen-Sylvestre. Elle a terminé 4e du 3 km dans la catégorie Élite.

Elle salue une autre athlète avant une compétition.

Béatrice Moyen-Sylvestre lors des Championnats du monde d'obstacles OCR 2025 de l'UIPM

Photo : Gracieuseté : Béatrice Moyen-Sylvestre

Cette compétition ne serait que le début pour l’Union internationale de pentathlon moderne.

Pour l'avenir, nous adoptons une approche novatrice, peut-on lire sur le site de l’UIPM. Des concepts comme les UIPM Universe Games, qui regrouperaient tous nos formats de pentathlon et de courses à obstacles, témoignent de l'ambition qui guidera notre développement dans les années à venir.

Deux athlètes appuient sur un bouton au sommet d'un mur incliné.

Deux pentathlètes terminent la course à obstacles en appuyant sur le bouton du mur incliné.

Photo : UIPM World Pentathlon / Theo_KINE

En jouant son va-tout sur les sports d’obstacles, le pentathlon moderne espère se sortir d’une lente agonie. Le sport voit son nombre de participants diminuer depuis quelques Jeux et le Comité international olympique ne cesse de répéter que des choix difficiles devront être faits, dans un désir de limiter le nombre de disciplines et d’attirer de nouveaux téléspectateurs.

Trois athlètes tiennent leur arme à bout de bras et s'apprêtent à tirer.

Les athlètes compétitionnent en demi-finales individuelles féminines au tir en pentathlon moderne aux Jeux olympiques de Paris 2024.

Photo : Getty Images / Matthew Stockman

Pascal Déry est réaliste. Pour l’instant, le nombre de nouveaux pentathlètes est anecdotique au Québec et au Canada, même si les sports d’obstacles y sont populaires.

On va jeter un œil particulier sur les Jeux de 2028, parce que c'est l'introduction des sports d'obstacles. Les gens vont faire : "Wow!", estime-t-il.

Il croit toutefois que ce sera aux Jeux de Brisbane, en 2032, que le pentathlon moderne et les sports d’obstacles prendront leur envol.

On aura un autre cycle olympique de préparation, et l’on n’aura plus de dérangement institutionnel. Là, on va pouvoir vraiment passer à une autre étape au niveau de l'équipe canadienne.

Le hic, c'est que le programme initial des Jeux de 2032 sera établi quelque part au cours de l’année 2026. Les sports d’obstacles n’auront pas encore eu le temps de se faire voir à Los Angeles. L’avenir du pentathlon moderne reste un peu incertain, mais laissons le temps suivre son cours.

Se débrouiller seul

Pour le moment, ces questions n’embêtent pas Moyen-Sylvestre et Bolouri. Ils ont beaucoup d’autres choses auxquelles penser.

Une athlète est assise et se concentre.

Béatrice Moyen-Sylvestre lors des Championnats du monde d'obstacles OCR 2025 de l'UIPM.

Photo : UIPM World Pentathlon / Theo_KINE

L'entraînement est un défi extrêmement grand dans le pentathlon, surtout au Canada, explique celle qui a aussi un emploi à temps plein en ingénierie médicale. Si tu n’es pas à Calgary, faut se débrouiller. Le volume d'entraînement qui est nécessaire en pentathlon est extrême parce qu'on parle de cinq sports à faire à un niveau de performance plutôt international.

On trouve notre propre club d'escrime, on trouve notre propre club de course et l’on s'imagine comment on peut faire des entraînements de pistolet basés sur ce qu'on voit dans les compétitions. Avec Nicolas, on construit nous-mêmes les obstacles dans un gym de Ninja Warrior, donc c'est vraiment se débrouiller tout seul. Et la natation, dans mon cas, pour l'instant, je nage toute seule et j’envoie des vidéos à Chatgpt.

Une vue en contre-plongée d'une nageuse en action dans une piscine.

Une nageuse lors des Championnats du monde de pentathlon en 2025.

Photo : UIPM World Pentathlon / Nuno Goncalves

Mon entraîneuse en triathlon a décidé d'entreprendre un peu cette aventure avec moi, ajoute Bolouri, qui est aussi étudiant à temps plein en génie. Elle comprend très bien la physiologie et le multisport en général. On est en train de mettre toutes les différentes pièces ensemble, et c'est quand même assez le fun.

J'ai fait une compétition internationale en Hongrie il y a quelques semaines et, avec ma coach, on a beaucoup échangé avec les coachs hongrois, les coachs de plusieurs pays qui étaient là et l’on a beaucoup appris. Ensuite, on revient ici et l’on ajuste la cellule d'entraînement en conséquence.

Il se tient à une barre au-dessus de sa tête, sans toucher le sol.

Nicolas Bolouri lors de la course à obstacles des Championnats intérieurs de pentathlon moderne en 2026 en Hongrie.

Photo : Gracieuseté : Nicolas Bolouri

Les deux pentathlètes poursuivent leur rêve presque sans soutien financier. Ils ont acheté eux-mêmes leurs pistolets au laser, les cibles et même des obstacles de Ninja Warrior, qu’ils ont pu installer dans un gym de Montréal pour s’entraîner.

L'année passée, on a eu une petite aide de la part de Pentathlon Canada, qui nous a gentiment donné un chèque, justement pour soutenir les athlètes et les encourager à atteindre les standards qui permettent d'aller aux Championnats panaméricains. On sait que c'est une petite fédération qui n’a pas beaucoup d'athlètes et, donc, qui n’a pas nécessairement des fonds infinis, souligne Moyen-Sylvestre.

Deux athlètes pointent une cible avec des pistolets laser.

Béatrice Moyen-Sylvestre et Nicolas Bolouri s'exercent au tir au pistolet laser.

Photo : Radio-Canada / Josie-Anne Taillon

La fédération fait de son mieux pour nous aider avec ce qu'elle a. Mais oui, ça reste que c'est quand même un peu à nous de figurer tout ça, indique Bolouri.

Encore une fois, les Jeux de 2028 seront un moment décisif, selon Pascal Déry. Il espère que l’attention portée au pentathlon et aux sports d’obstacles amènera du financement supplémentaire et que la discipline pourra se développer.

Faire de son rêve une réalité

Les trois intervenants sont unanimes, ils ont été accueillis à bras ouverts par la communauté canadienne de pentathlon. Mais au niveau international, la greffe de la course à obstacles ne s’est pas faite sans heurts. Il y a eu beaucoup de déchirements en interne.

La Fédération australienne a lancé une pétition en 2021 pour réclamer le retour du sport équestre. Des athlètes se sont réunis sous la bannière Pentathlon United pour dénoncer les changements à leur sport. La démission du président de la fédération, à l’origine de ce tremblement de terre, Klaus Schormann, était réclamée. Il a finalement décidé de ne pas se représenter en 2024, mais son image était déjà très ternie.

Le retour du sport équestre ne semble pas dans les cartons pour le moment, mais plusieurs puristes rêvent encore que le pentathlon moderne revienne à ses sources en 2032.

D’ici là, Béatrice et Nicolas poursuivent leur rêve, un peu fou, disons-le, de participer aux Jeux olympiques en pentathlon moderne.

C'est sûr qu’il y a un long chemin devant moi avant d'arriver là, mais c’est une étape à la fois, reconnaît celui qui pratique le sport depuis deux ans et qui est membre de l'équipe nationale.

Je dirais que mon premier objectif serait de me qualifier officiellement pour les Jeux panaméricains, qui se tiennent l'année prochaine à Lima. Ils ont des qualifications directes pour les Jeux olympiques. Mais je fais beaucoup de voyages, je vis beaucoup de belles expériences. Donc, même si ça ne se termine pas ultimement avec les Jeux olympiques, le processus en tant que tel est assez plaisant.

Il se tient à deux prises complexes.

Nicolas Bolouri, lors de la course à obstacles des Championnats panaméricains en 2025

Photo : Gracieuseté : Nicolas Bolouri

J’avais mis mon rêve olympique de côté au profit de faire des compétitions internationales dans des sports qui me motivaient, explique Moyen-Sylvestre, qui a d’ailleurs réussi à la mi-avril son standard pour être officiellement membre de l’équipe nationale canadienne de pentathlon moderne.

Quand j'ai vu que ces sports qui me motivaient devenaient tout d'un coup un chemin possible vers les Olympiques, ça a réveillé un vieux rêve d'enfant. Ce sera très difficile, les chances sont très très basses, mais clairement, la petite fille a sauté sur son rêve.

La petite fille n’avait probablement jamais cru que son rêve passerait par le pentathlon moderne.

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