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Une nouvelle « génération dorée » canadienne aux échecs?

3 weeks ago 24

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Au cours des dernières années, les échecs ont connu une forte hausse de popularité à travers le monde. La pandémie a poussé des millions de personnes vers le jeu en ligne, tandis que des plateformes de diffusion en continu et des séries populaires comme The Queen’s Gambit (Le jeu de la dame) ont contribué à moderniser l’image du jeu et à attirer une nouvelle génération de joueurs.

Mais quel effet a eu ce boom des échecs au Canada?

Selon des données de mars 2025 de Chess.com, plus de six millions de Canadiens utilisent la plateforme, la plus importante en ligne, plaçant le pays parmi les dix plus actifs au monde avec un taux de participation de 14,93 %, soit près d’une personne sur sept.

Sur l’échiquier aussi, les résultats commencent à suivre. Le Canada compte aujourd’hui sept grands maîtres actifs - dont cinq Québécois - soit près de la moitié de tous ceux produits dans l’histoire du pays (18).

Le Montréalais Shawn Rodrigue-Lemieux est devenu en 2022 le premier Québécois et le deuxième Canadien sacré champion du monde chez les moins de 18 ans. Puis, en janvier 2025, le jeune Ontarien Mendes Aaron Reeve est devenu, à seulement 12 ans, le plus jeune maître international de l’histoire canadienne.

Le pays assiste-t-il donc à l’émergence d’une génération dorée?

Nous avons certainement un solide groupe de jeunes joueurs, et il y a davantage de profondeur que ce que nous avons vu à différents moments par le passé, reconnaît lui-même le président de la Fédération canadienne des échecs Vladimir Drkulec, sondé par Radio-Canada Sports.

Je suis devenu maître international à 18 ans. À l’époque, j’étais le plus jeune maître international au Canada! Puis, maintenant, on en a plusieurs qui sont beaucoup plus jeunes que ça, souligne Shawn Rodrigue-Lemieux, aujourd’hui âgé de 22 ans et désormais grand maître, au sujet de l’évolution du jeu au cours des dernières années.

Le boom des échecs, principal facteur

Au-delà de la hausse de popularité du jeu, le récent essor des échecs a surtout transformé la manière d’apprendre et de progresser.

Pendant longtemps, atteindre un haut niveau nécessitait l’accès à des entraîneurs spécialisés, à des ouvrages parfois difficiles à obtenir ou à un club compétitif. Aujourd’hui, une grande partie de ces ressources est accessible gratuitement en ligne.

Bases de données, moteurs d’analyse et vidéos éducatives permettent désormais à des joueurs de partout dans le monde, et de tout âge, d’étudier les meilleures parties et d’obtenir instantanément une analyse détaillée de leurs erreurs.

Cette démocratisation de l’apprentissage a accéléré le développement d’une nouvelle génération de talents, au Canada comme ailleurs.

Dans mon temps on prenait un livre, et un jeu d'échecs physique, et on essayait de répliquer les parties [décrites] à la main. Maintenant, les livres [de ce genre], ça n'existe presque plus. Tout le monde utilise des bases de données, et on peut jouer sur l’ordinateur ou le téléphone facilement, comme l’explique Pascal Charbonneau, l’un des grands maîtres canadiens les plus accomplis des années 2000.

Ça fait en sorte qu’on peut aller cinq à dix fois plus vite [...] À n’importe quel moment, on peut demander à l’ordinateur qu’est ce qu’on doit faire, et c’est immédiatement disponible.

L’accès à l’information est beaucoup, beaucoup plus facile. C’est une des différences comparées à il y a 5, 10 ans. Il y a tellement de ressources en lignes pour apprendre et s’améliorer aux échecs, abonde en ce sens Shawn Rodrigue-Lemieux.

Ça change tout. Les jeunes peuvent s’améliorer autant qu’ils veulent.

Une personne réfléchit assise devant son échiquier.

Shawn Rodrigue-Lemieux fait partie des 18 grands maîtres de l’histoire canadienne, un titre obtenu par un peu plus de 2000 joueurs seulement à travers le monde.

Photo : Courtoisie de la Fédération canadienne des échecs

Cependant, difficile de complètement différencier le progrès des échecs au Canada entre les efforts faits à l'interne et le résultat de la simple popularisation du jeu. Pour Maïli-Jade Ouellet, quadruple championne canadienne chez les femmes, le pays ne connaît pas forcément une croissance plus impressionnante que d’autres nations, dont certaines saisissent mieux cet élan que le Canada.

Dans un sens, oui, il y a une belle génération de joueurs au Canada qui arrive. Mais c’est sûr qu’on ne s’améliore pas à la vitesse d'autres pays [...] Je pense qu’on pourrait faire beaucoup mieux que ce qu'on fait en ce moment, avec plus d’encadrement.

Le manque de structure, principal frein

Car, malgré l’émergence d’une nouvelle génération de talents, plusieurs acteurs du milieu estiment que les structures canadiennes peinent encore à soutenir le développement des joueurs d’élite.

Contrairement à plusieurs grandes nations échiquéennes, le Canada ne possède pas de véritable équipe nationale structurée après les catégories juniors, par exemple. Les meilleurs joueurs sont plutôt sélectionnés ponctuellement pour représenter le pays lors de compétitions internationales, comme les Olympiades d’échecs.

En Chine ou en Russie, des pays où les échecs sont une discipline extrêmement respectée, il existe des équipes nationales. Donc, si notre but est de créer une élite nationale, c'est sûr que ça pourrait être extrêmement positif, souligne M. Charbonneau, qui relève également les soucis structurels du Canada en termes d’échecs, qui n’ont pas évolué au même niveau que la discipline depuis son temps.

C’est ça qui était difficile dans mon temps, et je ne pense pas que c’est beaucoup mieux maintenant : il n’y a pas vraiment de structure pour aider l’élite à se développer et devenir parmi les meilleurs au monde.

La Fédération canadienne des échecs affirme néanmoins plutôt multiplier les initiatives auprès des jeunes au cours des dernières années pour l’instant, malgré des moyens limités.

Elle souligne notamment avoir facilité l’accès à des entraîneurs de haut niveau pour certains jeunes talents, soutenu leur participation à des compétitions internationales et renforcé des événements nationaux comme le Championnat canadien jeunesse, devenu une importante vitrine de développement.

Au Québec spécifiquement, la fédération provinciale bénéficie également d’un certain avantage grâce à l'appui financier accordé par le gouvernement provincial par l’entremise du ministère de l’Éducation, du Loisir et des Sports.

Malgré les efforts de ces fédérations, un obstacle majeur demeure : le manque de tournois à normes au Canada.

Les tournois dits à normes sont essentiels pour les joueurs aspirant aux titres de maître international ou de grand maître, décernés par la Fédération internationale des échecs (FIDE).

Pour obtenir ces titres, un joueur doit généralement atteindre un certain classement mondial (Elo) et réaliser trois normes, soit des performances précises dans des tournois répondant à plusieurs critères internationaux.

Or, ce type d’événement demeure relativement rare au pays, forçant plusieurs jeunes talents canadiens à débourser des milliers de dollars afin de voyager à l’étranger pour poursuivre leur progression.

Le contraste est frappant avec certaines périodes de l’histoire canadienne des échecs. Montréal a notamment accueilli, au siècle dernier, plusieurs compétitions internationales d’envergure ayant attiré des légendes et champions du monde allant de Bobby Fischer à Boris Spassky, ou de Mikhaïl Thal à Anatoly Karpov.

L'animateur présente un sujet.

3:24

ARCHIVES — Reportage de Radio-Canada sur le tournoi d’échecs « Terre des hommes », présenté à Montréal en 1979, auquel ont notamment participé les grands maîtres Anatoly Karpov, Mikhaïl Tal et Boris Spassky.

Photo : Radio-Canada

Quelques initiatives tentent toutefois de relancer ce type de compétitions. C’est dans cette optique qu’est né le club montréalais Blitz Bishop en 2023, avec l’objectif d’offrir davantage de tournois de haut niveau aux joueurs locaux.

L’un des rares exemples de ce genre au Canada, le club a déjà organisé plusieurs tournois à normes et propose également une académie où des grands maîtres québécois, comme Alexandre Le Siège ou Shawn Rodrigue-Lemieux, accompagnent la relève.

Toronto a également accueilli en 2024 le Tournoi des candidats, considéré comme l’une des compétitions les plus prestigieuses du circuit mondial et servant à déterminer le prochain adversaire du champion du monde. Un événement qui témoigne également de l’intérêt grandissant pour les échecs au Canada.

Mais même si de telles occasions commencent à émerger, poursuivre une carrière aux échecs demeure un pari précaire au Canada.

Les échecs, un gouffre financier

Le parcours de Shawn Rodrigue-Lemieux illustre également les limites du système canadien. Après être devenu le champion du monde junior en 2022, le Québécois a poursuivi ses études au Texas grâce à une bourse universitaire liée aux échecs.

Même réalité pour Maïli-Jade Ouellet, championne canadienne chez les femmes. Comme plusieurs des meilleurs joueurs du pays, les deux Québécois auraient eu peu d’options pour poursuivre simultanément un parcours universitaire et échiquéen au Canada, où il n’existe aucun système structuré de bourses sport-études lié aux échecs.

Elle est assise devant un jeu d'échecs.

La grande maître féminine Maïli-Jade Ouellet et le grand maître Shawn Rodrigue-Lemieux ont été sacrés champions nationaux lors des derniers Championnats canadiens d’échecs, en avril dernier.

Photo : Courtoisie de la Fédération canadienne des échecs

À 23 ans, Ouellet pourrait d’ailleurs devenir la première maître internationale féminine de l’histoire canadienne. De l’autre côté de la frontière, elle figure aujourd’hui parmi les joueuses les mieux rémunérées du circuit universitaire.

Ce qui aide beaucoup, à mon âge, c’est vraiment les bourses universitaires. Et aux États-Unis, c’est vu comme n’importe quel autre sport, souligne-t-elle.

Pour plusieurs joueurs d’élite, quitter le pays devient donc presque incontournable afin de poursuivre leur développement.

Mais même au-delà du manque de structure et des bourses universitaires, la réalité financière du jeu représente un obstacle majeur pour ceux qui souhaitent faire carrière aux échecs.

Si de base, on habite au Canada, c’est pratiquement impossible de vivre des échecs.

Par exemple, les tournois ne payent pas. Aller passer cinq jours à Trois-Rivières en restant à l'hôtel pour un tournoi dont le prix gagnant est de 1500$, c’est un tournoi qui ne m’apporte pas beaucoup d’argent, illustre Pascal Charbonneau avec cet exemple hypothétique, afin de décrire la réalité financière des joueurs d’échecs.

Il y a certains pays dans le monde qui offrent des contrats et des salaires aux cinq, dix meilleurs joueurs du pays. [...] C’est le cas en Slovaquie par exemple, qui est un petit pays, mais leurs joueurs vont recevoir un salaire, contraste également Maïli-Jade Ouellet, comparant sa réalité canadienne à certains de ses collègues internationaux.

Dans le milieu échiquéen, plusieurs considèrent qu’il est pratiquement impossible de vivre uniquement des compétitions sans faire partie de l’élite mondiale, soit des 100 meilleurs joueurs de la planète. Or, atteindre et maintenir ce niveau exige des années d’entraînement, sans garantie de revenus stables, ni les avantages généralement associés à une carrière traditionnelle, comme un fonds de retraite ou des assurances.

Pour plusieurs joueurs, l’enseignement ou la création de contenu devient donc essentiel afin de poursuivre une carrière à temps plein dans les échecs.

Le Canada semble aujourd’hui produire davantage de jeunes talents que jamais auparavant. Mais sans structure financière capable de soutenir ces joueurs à long terme, plusieurs risquent de devoir ralentir, ou quitter, leur parcours avant d’atteindre leur plein potentiel.

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